Des vacances pour Le Refuge, découvrez une nouvelle complète

Les stars de l’écriture gay ont réuni leur plume pour les jeunes du Refuge. 6,99 € seulement en numérique en cliquant ici, 14 € en papier (sortie courant semaine...

aa

Les stars de l’écriture gay ont réuni leur plume pour les jeunes du Refuge.
6,99 € seulement en numérique en cliquant ici, 14 € en papier (sortie courant semaine prochaine). Voici une nouvelle entière afin de vous inviter à acheter le livre :

Mon refuge Sébastien Avril

Il y a d’abord cette odeur, tellement familière, mais tellement indescriptible. Ensuite le décor, immuable, mais à chaque fois comme une découverte. Et en n cette lumière, qui baigne dès les premières heures chaque pièce pour ne disparaître qu’avec le soleil.

Ce lieu, que mes parents et moi rejoignons une fois par an, hante parfois mes rêves, non parce qu’il fait partie de ma vie depuis tou- jours, mais parce qu’il est pour moi l’espace d’une liberté absolue, une bulle d’oxygène dans un quotidien étou ant, un no man’s land de l’intimité.

Je vais avoir dix-huit ans, âge où l’on est considéré comme un adulte, mais je n’ai pas encore la maturité nécessaire pour accéder à ce rang.

— As-tu défait tes valises mon chéri ? interroge ma mère, depuis sa chambre, située quelques pas plus loin.

— Pas encore ! m’exclamé-je.

— Dépêche-toi et nous pourrons encore pro ter du soleil durant le dîner.

— Je termine et je vous rejoins dans le salon.

 

Ma mère n’aime pas entrer dans ma chambre ; de son point de vue c’est mon espace et personne ne doit entrer sans permission. Mon père partage ce point de vue : je ne suis plus un enfant et je dois apprendre un devenir un homme. Lorsqu’il lance cette phrase, j’ai toujours un rictus qui me trahit. Devenir un homme…

La plage, située à quelques mètres de notre maison de campagne, est presque entièrement vide. Nous marchons lentement, baignés par les rayons d’un soleil couchant, en direction de notre restaurant préféré.

— Pédro sera ravi de te voir ! s’exclame mon père. L’année der- nière il était déçu de devoir s’absenter pour ses a aires.

Pédro est le propriétaire du restaurant et un ami de toujours. Il me semble que mes parents et lui se sont rencontrés à la fac, sans se perdre de vue malgré les kilomètres qui nous séparent hors saison.

— J’en suis certain. Il m’a d’ailleurs envoyé un message pour me prévenir qu’il avait une surprise pour moi.

Au loin nous entendons une voix. Nous reconnaissons notre ami.

— Vous ne changez pas ! lance-t-il avec un grand sourire.
— Toi non plus, dis-je, en remarquant que sa musculature imposante et son charme étaient toujours aussi agréables.
— Mon petit Tom, que le temps passe. Cette année c’est la bonne, dit-il en posant sa main sur mon épaule.

— On dirait bien !

— Pédro, il faut vraiment que tu arrêtes de voir Tom comme le petit garçon que tu as tenu dans tes bras il y a des années, plaisante ma mère.

— Tu as raison Rose. Je vais faire un e ort pour me corriger. J’ai encore quelques jours devant moi !

Nous rions et pressons le pas. J’avoue commencer à avoir faim, et, surtout, j’ai très envie de pro ter de mon premier soir sans entraves ni masque.

 

J’ai du mal à supporter les fins de soirées lorsque nous sommes ici. Peut-être est-ce parce que mon esprit vagabonde sur la plage où en d’autres lieux, peut-être est-ce parce que mon corps est prionnier d’une fin de repas qui s’éternise… Non. C’est simplement parce que j’ai envie de m’abandonner à d’autres plaisirs.

— Je vais aller faire un tour dans le centre, si cela ne vous ennuie pas, nis-je par annoncer, ne tenant plus.

— Tu nous laisses déjà ? demande mon père, un peu déçu.

— Pierre, tu ne peux pas empêcher le bateau de larguer les amarres ! s’exclame Pédro.

Je souris : Pédro et ses métaphores de marin. Il est tellement épris de la mer qu’il a posé son restaurant à ses pieds, et l’a nommé « l’écume ». Je fais un petit signe à mes parents avant de m’éloigner lentement, téléphone en main pour me connecter à Grirnet, application partenaire oficielle de mes vacances.

Il y a beaucoup de personnes connectées, comme d’habitude. Et, lorsque j’affiche ma photo, ce que je ne peux pas faire en temps normal, quelques messages arrivent. J’ai droit aux messages les plus basiques et à ceux faussement recherchés, aux mecs les plus jeunes comme aux plus vieux. C’est finalement le profil de Guillaume qui attire mon attention. L’échange est rapide, le rendez-vous est pris.

Assis sur le sable, j’attends qu’il arrive, ne sachant pas réelle- ment à quoi m’attendre. Nous avons convenu de nous rencontrer, mais irons-nous plus loin ? Je n’ai pas envie de m’embêter à discuter toute une nuit de sujets de société, ni de me faire un ami pour la vie. Je veux juste passer un moment de sensualité de plaisir.

— Tom ? demande un jeune homme qui est arrivé sans que je ne m’en rende compte.

— C’est bien ça. Guillaume, je suppose ?
— Oui.
Il s’assied à quelques centimètres de moi. La lune éclaire la plage, et j’arrive faiblement à le distinguer. Ses cheveux sont roux, ses yeux bleus et sa carrure plutôt impressionnante. Il me dévisage sans rien dire.

— Alors tu t’ennuyais ce soir, dis-je, essayant de briser le silence.

— Je n’avais pas envie d’aller en boite. J’ai donc lâché mes amis et je me suis connecté.

— C’est une bonne chose pour moi ! plaisanté-je.
— Si tu le dis.
J’inspire doucement pour ne pas répondre impulsivement à cette phrase que je n’apprécie pas. Je n’ai jamais apprécié le « je m’en foustisme ».

— Tu es d’ici ? interrogé-je.
— Non, je suis en vacances ici. Et toi ?

— Pareil. Mes parents et moi venons chaque année. Nous possédons une maison de campagne pas loin.

— OK.

La réplique ne pouvait être plus courte. Avais-je besoin de parler de la maison de campagne ? Quel idiot !

— Tu es venu en famille ?
— Avec des amis.
À cet instant je me dis que mes espoirs d’une chevauchée fantastique sont morts. Guillaume regarde la mer et ne dit rien. Moi je regarde mon short et pense qu’il faudrait y aller. À quoi pense-t-il ?

— Tu as rencontré des mecs depuis ton arrivée ?
— Non. Tu es le premier que je rencontre.
— Parce que tu es timide ou parce que tu es di cile ? Guillaume se lève brusquement.
— Je suis désolé, dit-il, mais je vais rentrer.
— Oh… D’accord, déclaré-je, décontenancé.
— Bonne soirée.
— À toi aussi, merci.
Il s’éloigne rapidement, jusqu’à ce qu’il disparaisse dans l’horizon. C’est la première fois qu’une rencontre aboutit à cinq minutes de discussion entrecoupée de silence. Et cela me coupe toute envie. Je me lève à mon tour et me mets en route pour la maison de campagne…

— Mon chéri, il faut te lever ! J’ai préparé le petit déjeuner. — Oui maman !

J’ouvre péniblement les yeux. La première nuit ici est toujours la plus reposante : je n’ai jamais envie de quitter ma couette. J’attrape mon téléphone et vérifie mes messages sur Grirnet. Parmi les quelques messages il y en a un de Guillaume : « désolé pour hier soir, mais si tu es d’accord aujourd’hui sera mieux ». Je repense à son corps, à son visage, et je sens que la journée va être bonne.

Lorsque j’arrive dans la cuisine, mes parents ont déjà englouti leur petit déjeuner.

— Ça t’ennuie si nous te laissons seul quelques heures ? demande mon père.

— Pas du tout. Je vais sûrement aller me poser sur la plage pour lire.

— Nous rentrerons en milieu d’après-midi. Essaie de ne pas rester seul et de te faire quelques amis au passage, ajoute ma mère. Je fais un signe de tête qui vaut pour acceptation et m’assieds à table. Mes parents prennent leurs a aires et j’entends la porte se fermer derrière eux. À moi la maison… et la liberté !

* **

J’aurais pu décider d’un endroit plus exotique, mais j’ai choisi d’inviter Guillaume à la maison. On n’est jamais mieux que chez soi, paraît-il. J’ai préparé du café et disposé des gâteaux dans un plat. Ça fait un peu goûter d’anniversaire, mais au moins mon hôte serait plus à l’aise et il se laissera peut-être plus aller.

La sonnette retentit et je me précipite pour ouvrir. Il est là : tee-shirt et short blanc sur sa peau toute rose à cause du soleil. Il est à croquer.

— Bonjour ! Entre, je t’en prie.

Il me suit sagement jusqu’à la salle à manger et nous nous asseyons sur le canapé. À ma grande surprise, il ne se met pas juste à côté de moi, mais à quelques centimètres (encore).

— Excuse-moi pour hier soir, sou e-t-il.

— Pas de problème ! Ce n’est jamais évident de rencontrer un étranger. Et en pleine nuit c’est encore pire.

— Et au bord de la mer, sur la plage. Un peu paradoxale comme situation.

Je l‘observe un instant. Ses mots résonnent di éremment de ceux prononcés par d’autres en ces circonstances. L’excitation qui m’avait envahi lorsque j’avais deviné son corps sous son tee-shirt s’évanouit soudain. Il y a autre chose derrière ces vêtements que de la chaire, aussi belle soit-elle.

— C’est la première fois que je vois la mer, avoue-t-il.
— Vraiment ?
Je me rends compte que ma réplique a quelque chose de méprisant, alors que je suis plus choqué qu’autre chose.
— Tu n’es jamais allé en vacances au bord de la mer avec tes parents ? reprends-je.
— Non. C’est bizarre, hein ? À dix-neuf ans, je rencontre la mer pour la première fois.
— Il faut bien une première fois à tout ! Et il n’y a pas d’âge pour les premières fois, plaisanté-je.
Guillaume sourit enfin, et je le découvre encore plus beau. Nous discutons pendant une heure du village, de la plage, de la mer. Ce sont ses premières vacances ici. Nous parlons ensuite de l’application, des rencards, des plans – foireux pour la plupart.

— Hello ! s’exclame-t-il.

— Là d’où je viens, c’est simple : on se voit, on fait notre a aire et on se dit au revoir. En fait, on ne se dit rien, on rentre chez soi ! s’exclame-t-il.

— Vu de l’extérieur c’est assez glauque, je te l’accorde. Mais un plan reste un plan. Le mec que tu rencontres n’est ni ton pote ni ton mec.

— Et ça doit enlever toute humanité aux relations ?
— Le sexe n’est pas vraiment une relation, en terme émotionnel.

— Peut-être bien. Tu as l’air d’avoir réfléchi à la question, lance-t-il avec un regard malicieux.
— Il faut prendre du recul par rapport à cela. Sinon tu tombes amoureux du premier venu.
— Et il ne faut pas tomber amoureux ?

Je reste bloqué sur cette question. Pour être honnête je devrais répondre « je ne dois pas tomber amoureux », cependant je ne veux pas aller sur ce terrain.

— Il faut savoir se protéger, réponds-je pour faire simple et être généraliste.

— Se protéger en amour, en amitié et dans le sexe.
— Exactement.
— Ça te dit qu’on aille déjeuner au restaurant qui se trouve sur la plage ?
Non. Voilà ce que je dois répondre. Aller à l’Écume, voir Pédro et inventer un mensonge, ça ne fait pas partie de mes projets de vacances. Mais d’un autre côté, voir le regard de Guillaume lorsqu’il le jette à la mer cela est une option qui n’était pas envisageable lorsque j’ai fait ces projets.

* **

— Tom ! Quelle bonne surprise ! s’exclame Pédro.

— Bonjour !
— Tes parents ne sont pas avec toi ?
— Non, je suis venu avec un ami.

Guillaume me regarde, surpris, avant de tendre la main.
— Guillaume Pédro, Pédro Guillaume.
Nous allons nous asseoir à une table, et je sens déjà le flux de questions qui va se déverser sur moi.

— C’est très agréable ici, déclare-t-il. — Oui, très.
— Et la vue est exceptionnelle.

— J’avoue.

Mes réponses me rappellent les siennes le premier soir. Si je ne veux pas que le silence s’installe, il faut que je réagisse.

— Pédro est un ami de mes parents.
— J’avais compris, ne t’en fais pas.
— Ce que je veux dire c’est que je ne pouvais pas employer d’autre terme pour te désigner.
— Pas de problème !
— C’est juste que…

J’hésite à poursuivre sur le sujet. Je ne veux pas me dévoiler à cet inconnu, aussi séduisant soit-il. Cependant quelque chose me pousse à l’honnêteté.

— Tu sais, mes parents…

— Je t’ai dit qu’il n’avait pas de problème, dit-il avec une voix sereine, en posant sa main sur la mienne.

— D’accord, réponds-je, électrisé par ce contact.

— D’accord !

Nous passons commande du déjeuner et discutons sans malaise. Il me parle de ses amis, de leur hôtel, de leurs sorties.

— Si tu veux, ce soir, viens avec nous. Tu t’amuseras ! C’est mieux que les livres !

J’accepte avec plaisir.

* **

Mes parents sont là lorsque je rentre.
— Tu as pro té de ta journée ? interroge mon père.
— Oui. Et je me suis fait un ami !
— À la bonne heure ! s’exclame ma mère.
— D’ailleurs ce soir, je sors, lâché-je l’air innocent.
— Très bien. Mais fais quand même attention, avertis ma mère.

— Ne t’inquiète pas pour moi !
Je monte prendre une douche et me changer. Il me reste une heure avant de rejoindre Guillaume pour un dîner rapide. J’ai hâte de rencontrer ses amis. Étrangement, j’ai cette envie d’en savoir plus sur lui, comme si le connaître aller rendre encore plus intense le moment que d’intimité que j’attends.

Je redescends quarante-cinq minutes plus tard, pressé de me mettre en route.

— Tu ne dines pas avec nous ?
— Non, papa, je vais rejoindre des amis.
— Tu as tout ce qu’il te faut ? demande-t-il.
— Comment cela ? réponds-je, hésitant sur la signification de sa question.
— Tu as tes clés, ton portefeuille, de l’argent…

— Ah oui ! J’ai tout.

Je les embrasse et prends vite congé pour dissimuler mon malaise. Direction la plage.

* **

Lorsque j’arrive, Guillaume est assis sur une nappe, qu’il a dres- sée comme pour un pique-nique.

— Tu aurais dû m’en parler j’aurais amené quelque chose, dis- je, pris de court.

— Surprise !
— C’est le cas de le dire.
— Déçu ?
— Non. Je me doutais que quoi qu’il arrive, tu voudrais apprécier cette belle vue.
— Ce soir, quoi qu’il arrive, j’aurai une belle vue, lance-t-il avec un sourire ravageur.

— Flagorneur !
— Quoi ?
— Rien !

Il sort d’un sac isotherme une bouteille de vin, qu’il ouvre et dont il remplit nos verres.

— Ce n’est pas un digne d’un grand restaurant comme ceux que tu dois fréquenter, mais j’ai fait de mon mieux.

— Je n’aime pas les grands restaurants. J’aime les lieux simples, qui sont les plus conviviaux et souvent les plus intimistes.

— Alors tu es servi : un pique-nique sur la plage, toi, moi et la mer.

— Merci monsieur.

Nous trinquons et la beauté de cette inédite s’impose à moi. Je n’ai jamais eu de premier rendez-vous, je n’ai eu que des one shot.

— Ça va ? s’inquiète Guillaume, me sortant de mes pensées.

— Oui. C’est idiot, mais c’est la première fois que je dine en tête à tête avec un mec.

— Aussi idiot que de voir la mer pour la première fois. — Tu crois ?
— J’en suis sûr.
Sa gentillesse me pousse à la confidence.

— Et c’est aussi bête que de n’avoir jamais eu de petit ami.

— Tu veux dire que…
— J’ai eu des plans, mais pas d’amoureux.
Il m’observe, comme s’il ne devait pas commenter, pas intervenir, pour que je puisse aller jusqu’au bout.
— Je ne peux pas tomber amoureux parce que mes parents ne savent pas que je suis homo…
— Je m’en doutais. Dire ou ne pas dire, être ou ne pas être… telle est la question.
— Quand je suis ici, je peux être moi-même parce que je ne connais personne réellement. Ici, c’est mon refuge…

Guillaume éclate de rire. Je le dévisage, me sentant complètement idiot.
— Excuse-moi. Mais c’est le terme refuge…
— Tu trouves cela bête ?
— Aussi bête que d’habiter dans un refuge.
— Je ne comprends pas.
Son sourire disparaît pour laisser place à un air sérieux. — Tes parents ne sont pas au courant, les miens le sont. — Et ?
— Et…

Alors qu’il est sur le point de me dire sa vérité, nous sommes coupés par deux jeunes gens qui se lancent sur le sable.

— Alors, vous alliez commencer sans nous ? Je fais ainsi la connaissance de Kevin et Sandy.

* **

Kevin est extraverti, exubérant et, je l’avoue, extraordinaire. Je n’utilise pas ce terme dithyrambique avec légèreté, mais parce qu’il m’impressionne réellement. Sa façon d’être aussi naturel, sans se soucier du regard des gens, de pouvoir se comporter comme il le souhaite, sans aucun compte à rendre, me poussent à une sorte d’admiration.

Sandy est plus timorée. Elle n’a pas de ltre, donne ses impres- sions, rend son jugement, expose ses sentiments. De nouveau c’est une sorte d’admiration qui s’impose à moi.

— C’est la première fois que je me fais des amis homos, dis-je tout bas à Guillaume.

— Bienvenu dans ma réalité ! plaisante-t-il.

La réalité… Bien plus amusante et légère que celle aperçue dans ma ville, mon quartier, dans mon école même. Là où tout ce qui est homo, bi ou autre trans est condamné à vivre un enfer. Dois-je envier leur liberté ? Je me demande si le sourire qu’af- che Guillaume représente vraiment ce qu’il porte au fond de lui, ou si le regard sérieux qu’il a chait tout à l’heure en est plus représentatif…

— Vous vous connaissez depuis longtemps ? demandé-je.
— Pas mal de temps. D’une certaine façon on a grandi ensemble.

Le sérieux prend de nouveau le dessus. Son air grave me rap- pelle qu’il n’y a qu’un pas entre l’illusion et la réalité.

— Bon, est-ce qu’on tente le Rainbow ce soir ? interroge Sandy.

— Ma chérie, il faut absolument y entrer. J’ai lu que c’était vraiment un endroit fabuleux ! s’exclame Kevin.

Nous suivons les deux fêtards de près, pour ne pas les perdre dans ces rues que je n’ai pas encore explorées.

— C’est drôle, si j’avais rencontré Kevin dans d’autres circonstances je ne lui aurais peut-être pas adressé la parole.

— Nous sommes tous di érents, non ? Je veux dire que tous les homos ne se comportent pas de la même façon. Tiens, chez les hétéros, par exemple, tu as des prêtres et des maquereaux, des nonnes et des prostituées.

— C’est un peu extrême, non, comme métaphore ?

— Ouais sûrement. En bref il y a toute une palette de person- nalités. Il faut savoir accepter les autres comme ils sont. Mais en tant qu’homos nous avons du mal à être acceptés, et les person- nalités comme Kevin encore moins.

— Je l’aime bien.
Guillaume me sourit.
Après être restés une heure, tant bien que mal, dans la fameuse boite réputée comme « fabuleuse », Guillaume et moi avons décidé de pro ter de la nuit au calme, ce qui signifie sur la plage.

Allongés côte à côte sur le sable, nous admirons les étoiles. D’abord nous laissons un silence sacré, comme pour apprécier l’intensité de l’instant, puis Guillaume décide de prendre la parole.

— Si je leur avais donné un nom, je pourrais te citer toutes les étoiles du ciel.

— Tu aimes l’astronomie ? demandé-je.

— Non. J’ai juste eu cette vue durant quelques semaines, quand je dormais dans les rues.

Mon sou e est coupé durant quelques secondes. J’essaie de bre- douiller quelque chose, mais rien ne sort.

— Mes parents… Quand ils ont appris que j’étais homo, mon père m’a séquestré dans ma chambre. Il me tabassait chaque fois que j’en sortais, si bien que je ne la quittais plus. Ma mère n’osait rien dire, elle passait son temps à pleurer. Un jour, alors que mon père était parti travailler, elle s’est glissée dans ma chambre pour s’excuser. « Si j’avais pu t’aimer plus fort, j’aurais pu t’aider », m’a-t-elle dit. J’ai compris que le dernier lien familial était brisé : j’étais seul, avec moi-même, et ma vie. J’en ai pro té pour m’enfuir. J’ai vécu dans les rues quelque temps puis j’ai rencontré des personnes qui m’ont amené dans leur association : Le Refuge.

— C’est pour cela que tu as ri alors ?

— Oui. C’est mon chez-moi. C’est là que j’ai rencontré Kevin et Sandy, que j’ai appris à exister selon mes envies et mes choix, et j’ai pu revivre.

— Et moi je te parle de ma maison de campagne, de mon refuge, de mes parents…

Je m’arrête, sentant les larmes monter. J’essaie de les contenir quelques secondes et nalement je les laisse couler : je n’ai pas à avoir honte d’exprimer mes émotions devant celui qui s’est mis à nu devant moi.

Guillaume prend ma main et la serre fort.

— Ce sont nos premières vacances. C’est la première fois que je vois la mer.

— Je sais…

— Je suis désolé d’avoir cassé l’ambiance. Pour le plan c’est mort, je crois ! plaisante-t-il.

— Idiot !
— Je sais.
— Mais tu as raison : pour le plan c’est mort. Je crois que pour la première fois de ma vie…

Il tourne la tête pour me regarder. J’en fais autant.
— Je crois que je suis amoureux…
Je tremble. Un sentiment qui m’était inconnu jusque-là est né en moi.
Nous nous rapprochons doucement l’un de l’autre, jusqu’à ce que nos corps s’unissent. Je presse mes lèvres contre les siennes et découvre ce qu’est un vrai baiser, chaud, presque douloureux, mais irrationnellement bon.

Je me blottis dans ses bras.
— J’aimerais que le temps s’arrête, dit-il.
— Et je ne veux pas penser à demain, ajouté-je.
À ce moment précis, j’ai compris que c’était lui mon refuge, parce que je pouvais être moi-même sans crainte, sans honte, et non pas me cacher…

— La première fois que je t’ai vu, je crois que j’ai eu ce qu’on appelle un coup de foudre, avoue-t-il. C’est pour ça que je n’ai pas pu aller plus loin et que je me suis enfui. Quand je me suis réveillé, le lendemain, j’ai su qu’il fallait que nous fassions connaissance, que je puisse te découvrir et t’amener à voir qu’il y avait autre chose de possible qu’un plan.

— Je comprends maintenant. Et je dois te dire merci.
— Pourquoi ?
— Parce que j’étais dans le noir, dans le déni, dans la honte de qui je suis. Et tu m’as guidé.
— Je suis ton étoile alors, dit-il en souriant.

— Non. Mon refuge.

Son regard se fait de nouveau sérieux. Nous nous enlaçons longuement. Toute une nuit…

* **

— Mais où étais-tu ? demande ma mère avant de me prendre dans ses bras.

— J’étais avec mes amis. Tout va bien.
— Mais tu n’as pas prévenu !
— Je suis désolé. Je n’avais pas prévu de rester dehors toute la nuit, mais…
— Tu es sûr que ça va ?

J’aimerais lui dire que je ne me suis jamais senti aussi bien que je suis le plus heureux des hommes, ou tout simplement que j’aime un homme. Le puis-je ? Le dois-je ? Bizarrement je n’ai plus peur de leur réaction. Je veux vivre ma vie sans me cacher, mais d’un autre côté je ne veux pas perdre mes parents.

— Ah, mais te voilà ! lance mon père. Ta mère se faisait du souci, alors je lui ai dit que tu étais un grand garçon et qu’il n’y avait pas de raison. Tu vois !

— Je t’en prie ! s’exclame ma mère, gênée.

Je les regarde partir dans leur gentille chamaillade habituelle. Je ne retiens qu’une chose : je suis un grand garçon. Comme mon père l’a dit, je dois devenir un homme, et pour ce faire je dois faire le pas décisif entre l’adolescence et l’âge adulte.

— Il faut que je vous dise quelque chose.
— Est-ce que je dois m’asseoir ? plaisante ma mère. — Peut-être bien, réponds-je.

— Tu as tué quelqu’un cette nuit ? demande mon père, faisant un clin d’œil à ma mère.

— J’essaie d’être sérieux.
— Pardon, sou e mon père.
Je prends une grande respiration et mon courage à deux mains.

C’est le moment de faire le grand pas. Je les regarde et pense à Guillaume, comme s’il était près de moi.

— Je suis homosexuel.

Mes parents m’observent. Je n’ai vu aucune réaction sur leur visage. Ont-ils compris ? Sont-ils en train de faire une crise car- diaque ? Pourquoi ne réagissent-ils pas ?

— Dites quelque chose…
— Que veux-tu que nous disions ? interroge ma mère.
— Que vous me détestez ou que vous m’aimez…
— N’avons-nous pas tout fait pour te montrer notre amour ? Mon père pose sa main sur mon épaule.
— Nous l’avions compris depuis quelque temps, mon grand,

déclare solennellement mon père.
— Vous ne m’aviez rien dit…
— C’était à toi de nous révéler cela. Il faut du courage pour avouer la vérité aux autres, à soi-même, et assumer ce que l’on est vraiment.

Ma mère me prend dans ses bras. — Je t’aime mon fils.

* **

J’ai retrouvé Guillaume sur la plage et je lui ai raconté cette petite histoire. Il a ri de la réaction de mes parents, me répétant la chance qu’était la mienne. Mais ma vraie chance c’était de l’avoir rencontré lui…

Mes parents l’ont tout de suite apprécié, ainsi que Kevin et Sandy. Nous avons passé toutes ces vacances ensemble.

Quand le dernier jour est arrivé, Guillaume et moi avons discuté et sommes tombés d’accord : il partirait avec nous et, en attendant de trouver un travail, habiterait sous notre toit.

Je n’oublierai jamais mes dix-huit ans, sous un soleil très chaud, sur une plage au sable n, entouré de ceux qui me sont proches, de ceux que j’aime. Je garderai ce souvenir comme un trésor de guerre. Et si le monde devient trop froid, trop dur, je le brandirai comme un bouclier. Ou bien alors je rejoindrai mon refuge…

Tristan Barreiros Gueunier

Sa passion secrète : il écoute Les Grosses Têtes de Laurent Ruquier tous soirs en podcast, il ne peut pas dormir sinon... Sa manie : il ne peut pas s'empêcher de répondre et enchainer une chanson à chaque fois qu'on lui parle...

Vous aimerez aussi :

  • Existrans : les T et I sont dans la rue

    Le slogan de cette édition 2017 de la marche Existrans est fort à propos. Voilà 21 ans que le collectif abonde les rues parisiennes à l’occasion d’une journée par...
  • TRUMP ET LES LGBT : COMMENT IL LES A PIÉGÉS

    L’actualité est chargée, de l’autre côté de l’Atlantique pour les LGBT américains ces dernières semaines. Après la sortie du Président des États-Unis largement relayée sur les réseaux sociaux au...
  • Et un jour une « femme »…

    Comme quoi, même chez nos amies les bêtes, Les Feux de l’Amour gays existent « L’amour triomphe toujours » dit l’adage. Même malgré des rebondissements rocambolesques, ce sentiment reste d’une puissance...
  • OLIVIER MINNE : ENFIN LE COMING OUT !

    S’identifiant publiquement comme bisexuel depuis un peu plus de trois ans, Olivier Minne semble avoir tourné la page de cette révélation sur laquelle il revenait pourtant en Mars dernier...