Le Matelot : un « soldat inconnu » au service des gays.

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« Et la mer et l’amour ont l’amer pour partage » écrit Marbeuf. Et il s’avère qu’on ne s’est pas encore penché sur celui qui, tout de blanc et de bleu vêtu, a fait chavirer le coeur d’une communauté toute entière. Aussi appelé marin ou mousse, le matelot est systématiquement, ou presque, un gay gracile à la marinière ajustée et à la coiffe emblématique. Pourquoi cette association ? Tour d’horizon de cet icône anonyme, de l’imagerie culturelle à l’imaginaire commercial.

 

Sailors, Tom Of Finland

Commençons par le commencement, l’époque moderne. Après le black-out médiéval quant à la bisexualité de nos ancêtres antiques, rien ne serait arrivé sans les Grandes Découvertes. L’essor des flottes commerciales et militaires a permis une promiscuité jugée salutaire donc acceptée. Des semaines et des mois passés à l’abri de toute terre ont fait de ces rapprochements des substituts nécessaires. Le Moby Dick de Melville est criant de vérité. La relation amoureuse et charnelle qu’entretiennent les deux personnages principaux est plus explicite que jamais… l’auteur les dit mariés ! Au regard du peu d’émoi que cela a suscité à la publication, il y a sans doute de quoi relativiser l’intolérance cléricale de l’époque pour cette frange de la population.

 

L’HISTOIRE DE LA NAVIGATION EST À L’ORIGINE D’UNE FANTASMAGORIE HOMOSEXUELLE PUISSANTE.

 

 

 

 

Même si Corto Maltese est l’exception qui confirme la règle (et c’est bien dommage), la virilité de la fonction de marin couplée au pouvoir de séduction de la jeunesse semble avoir décuplé le sex-appeal de cette icône. « Il venait d’avoir 18 ans, il était beau comme un enfant, fort comme un homme. » Que ce soit dans le Querelle sombre de Jean Genet (porté à l’écran par Fassbinder), dans les films aussi légers que profonds de Demy ou encore dans le clip vidéo d’Axel Bauer « Cargo de Nuit », les artistes gays ou du moins gay-friendly sont parvenus à faire de ce fantasme un mythe dans notre inconscient collectif. Le marin devient un modèle subversif, un anticonformiste que l’on reconnaît paradoxalement à son uniforme.

 

 

« L’homme objet » de Jean Paul Gaultier, 1984 : Apogée d’un fantasme

 

 

L’uniforme n’est plus conforme. On se met à en jouer. Les années 80 sont sans conteste LA période qui ancre le matelot dans la culture gay : Pierre & Gilles, Jean Paul Gaultier, la musique pop susmentionnée… On est bien loin du « Made in France » de Montebourg et l’on se joue de ces codes d’un ancien temps. Ils deviennent la référence d’une époque et, surtout : le marin fait vendre. En 1995 paraît la pub Diesel de David La Chapelle (ci-dessous), un pari  audacieux et gagnant qui montre que l’on peut prôner la tolérance et une orientation sexuelle différente dans la commercialisation d’un produit. Une révolution à l’époque, un choc nécessaire permis par la mode.

 

 

David La Chapelle pour Diesel, 1995

Alors oui, à travers une figure sans cesse changeante, sans cesse réinventée, sans cesse modernisée, le marin devient bel et bien l’icône d’hier et de demain, l’incarnation anonyme et virile d’un homme gay qui le vaut bien. Embarquons avec lui et devenons ainsi les matelots de demain.

Le matelot d’aujourd’hui, le modèle de demain (JP Gaultier, Le mâle)