Marche des fiertés (Paris) : A-t-on perdu le sens des priorités ?

« 40 ans de marches, 40 ans de luttes. » Nul ne peut ignorer que la Marche des fiertés de Paris revêt, et ce plus encore cette année, une immense portée....

« 40 ans de marches, 40 ans de luttes. » Nul ne peut ignorer que la Marche des fiertés de Paris revêt, et ce plus encore cette année, une immense portée. Et il semblerait que l’Inter-LGBT comme les élus de la région et de la municipalité ont bien pris la mesure de cette symbolique particulière. Nous avons pu découvrir lors de la conférence de presse donnée hier à l’Hôtel de Ville sous quels auspices aura lieu cette édition anniversaire. Découvrez comment cette manifestation pourra souligner l’importance de la cause LGBT, sa visibilité publique et ses définitions très personnelles du progrès politique.

 

Après une année au parcours réduit pour motif sécuritaire, le trajet  reprend cette année sa longueur habituelle, d’environ 4,7 kilomètres. De Concorde à République, nous pourrons marcher sous un ciel bleu et aux couleurs de l’arc-en-ciel.

 

LE TRAJET REPREND CETTE ANNÉE SA LONGUEUR HABITUELLE, D’ENVIRON 4,7 KM

 

Le point de départ n’est en rien anodin. Un judicieux départ face à l’Assemblée nationale sur une place historique, rebaptisée en 1993 par le mouvement Act Up « Place des morts du SIDA ». Un bel hommage, un symbole militant pour ne pas oublier, à l’image de l’affiche et de son poing levé. Il y aura d’ailleurs une minute de silence pour toutes ces victimes à 16 heures, un devoir de mémoire aussi légitime que celui que l’on ferait pour honorer des victimes de guerre.

 

 

 

Paris, 12 décembre 1993 : la place de la Concorde est rebaptisée « Place des morts du Sida » (pose d’un préservatif de 30 mètres sur l’obélisque, donné par Benetton) 

 

 

Tous les intervenants de la conférence ont quant à eux affiché un explicite soutien à cette marche, et à sa sacralité. Hélène Bidard (adjointe à l’égalité femmes-hommes et à la lutte contre les discriminations à la Mairie de Paris) a notamment déclaré la volonté d’Anne Hidalgo de « sanctuariser » le dernier samedi du mois de juin pour la date de la marche. Patrick Karam (conseiller régional d’Île-de-France) comme Yohann Roszéwitch de la DILCRAH (Délégation Inter-Ministérielle de la Lutte Contre le Racisme, l’Antisémitisme et la Haine Anti-LGBT) ont également confirmé un soutien sans faille auprès de la présidente de l’Inter-LGBT, Aurore Foursy, et de la porte-parole de ladite association, Clémence Zamora-Cruz, quant à cette marche.

 

 

ANNE HIDALGO VEUT « SANCTUARISER » LE DERNIER SAMEDI DE JUIN POUR LA DATE DE LA MARCHE. 

 

 

Nous savons aussi désormais qui seront les parrain et marraine de cette Marche des Fiertés. Il s’agira de la comédienne Virginie Lemoine et de l’auteur-compositeur Stéphane Corbin, à la tête du collectif Les Funambules  auquel a d’ailleurs participé Virginie Lemoine. Tous deux extrêmement engagés pour la cause LGBT par de multiples biais, cette proposition immédiatement acceptée par les deux artistes – qui ont déclaré être honorés par ce choix – apparaît riche de sens.

 

 

Virginie Lemoine & Stéphane Corbin

 

 

Quant au mot d’ordre figurant sur le carré de tête (l’an dernier consacré aux personnes trans de notre communauté), Clémence Zamora-Cruz s’est montrée décidée quant à celui de cette année : « La PMA, sans restrictions, sans conditions, c’est maintenant. » Alors même que l’avis du Comité Consultatif National d’Éthique est attendu pour mardi prochain, la porte-parole de l’Inter-LGBT, pilier de la cause française, a justifié le dévoilement tardif de ce mot d’ordre politique par les récentes conjonctures électorales. « Il apparaissait impensable de pousser un mot d’ordre d’un type ou d’un autre sans savoir si le FN serait au pouvoir. Cela aurait changé du tout au tout la forme de la marche. »

 

 

« IL APPARAISSAIT IMPENSABLE DE POUSSER UN MOT D’ORDRE D’UN TYPE OU D’UN AUTRE SANS SAVOIR SI LE FN SERAIT AU POUVOIR. »

 

 

Bien que le FN a pu être évité, la rédaction s’interroge toutefois quant à la pertinence de ce choix. Nous n’entrerons aucunement dans ce débat politique qui, toujours selon Mme Zamora-Cruz, peut être simplifié – pour ne pas dire réduit – à « une question de droit et non d’éthique » qui importe à toute la communauté. Première question : quid de la GPA ? Pourquoi l’un et pas l’autre ? Moi aussi, je veux mon bébé à moi. Pourquoi segmenter ?

 

 

 

 

Notez également que seuls les élus en accord avec ce mot d’ordre seront conviés à rejoindre le carré de tête. Niveau « concorde politique pour l’acceptation collective des LGBTI », on a fait mieux. Car à refouler une pensée contraire à la sienne en se targuant d’être des modèles de tolérance, ne nous étonnons pas des retours de flamme éventuels.

 

SEULS LES ÉLUS EN ACCORD AVEC CE MOT D’ORDRE SERONT CONVIÉS À REJOINDRE LE CARRÉ DE TÊTE.

 

Et quand bien même une part significative de la population française (LGBTI ou non) se dit favorable à cette extension de droits, n’est-ce pas prématuré ? À peine un mois après une élection plaçant le Front national en second parti français, n’est-ce pas un moyen de (re)mettre le feu aux poudres ? Attiser la haine ? Raviver clivages et clichés ?

Il semblerait bon de rappeler à l’Inter-LGBT qu’un individu ne définit pas nécessairement toute son identité suivant sa sexualité. Le prédéterminer partisan d’une seule pensée, c’est l’uniformiser, et ainsi le conformer aux stéréotypes passés contre lesquels les participants à la Marche des fiertés entendent précisément lutter.

 

 

 

 

 

 

De plus, nul n’ignore que le rayonnement de la Marche des Fiertés LGBT parisienne dépasse largement les frontières de notre Hexagone. Au regard de la situation LGBTI dans le monde, n’y a-t-il vraiment pas plus urgent que la PMA ? À tout hasard (mais alors vraiment au pif, hein) : la situation en Tchétchénie ? Les lynchages au Maroc ? Les cliniques de reconversions ? Le recours aux électrochocs ? les passages à tabac/l’abandon/le meurtre/ d’enfants LGBT par leur famille ? Car oui, l’homophobie tue. La haine des LGBTI provoque des génocides en 2017. Dès lors, ne marchons pas les yeux fermés. Faisons de la lutte contre l’homophobie une priorité.

 

NE MARCHONS PAS LES YEUX FERMÉS. FAISONS DE LA LUTTE CONTRE L’HOMOPHOBIE UNE PRIORITÉ.

 

 

 

Quoi qu’il advienne, nous continuerons de marcher. Nous continuerons à donner une voix aux LGBTI qui n’en ont pas, à prôner la différence, le respect de la diversité et la bienveillance quant à l’extension de nos droits. Mais nous ne tairons en rien le fait qu’être homosexuel puisse encore rimer avec horreur, solitude, suicide, exil et attentat. Nous ne hiérarchiserons pas les priorités en faisant primer notre nombril parisien sur la vie-même de nos semblables de Russie, du Moyen-Orient, de Tchétchénie ou d’Orlando. Non : en aucun cas, je n’aurai l’audace de réclamer à corps et à cris mes propres droits à procréer à l’heure-même où d’autres aimeraient seulement ne pas être tués.

 

 

NOUS NE TAIRONS EN RIEN LE FAIT QU’ÊTRE HOMOSEXUEL PUISSE ENCORE RIMER AVEC HORREUR, SOLITUDE, SUICIDE, EXIL ET ATTENTAT.

 

Non, à l’inverse de ce mot d’ordre aussi incohérent qu’illusoire que l’on pourrait croire choisi dans une tour d’ivoire, il s’agirait de ne pas donner raison à la douce ironie d’Eugène Labiche : « Un égoïste est quelqu’un qui ne pense pas à moi. »

 

Et loin d’émettre un jugement à l’emporte-pièce sur le bien-fondé de la procréation médicalement assistée – et tout en réaffirmant l’importance cruciale des associations comme celle des élus qui œuvrent main dans la main pour la communauté – je soutiendrai avant tout les gays, lesbiennes, bi, trans et queers qui continuent à être persécutés.

 

 

 

 

Oui, l’édition anniversaire de cette Marche des fiertés, elle pourrait ne pas avoir pour priorité l’extension française de nos droits. Nous pourrions ne pas faire ce caprice-là. Nous pourrions la dédier à tous ces « autres » qui ne sont plus. À toutes ces victimes de harcèlement, de discrimination, de violences et d’assassinats. Ceux qui souffrent d’être différents, ici comme là-bas. Et samedi, je serai fier de pouvoir être moi en pensant à ceux dont le même comportement les enverrait dans l’au-delà.

 

 

Et au cas où, je pose ça là :

urgence-tchétchénie

SOS homophobie

Plus d’infos sur la Gay Pride

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