Portrait : Patient Zéro preuve

Imaginez une vie faite de stigmatisations, de pointages de doigt permanents, une vie faite de murmures curieux, des chuchotements honteux proférés pour savoir si finalement « c’est lui ou pas ? »....

Imaginez une vie faite de stigmatisations, de pointages de doigt permanents, une vie faite de murmures curieux, des chuchotements honteux proférés pour savoir si finalement « c’est lui ou pas ? ». L’homme a toujours besoin d’identifier un bouc émissaire ou du moins un coupable, comme pour se dédouaner de toute responsabilité et pouvoir dire la conscience tranquille, « c’est lui ». Dans l’histoire du Sida, bien plus que dans celle de toutes les pandémies, trouver le responsable a été quelque chose de récurrent. L’intérêt n’est point scientifique, mais le fantasme d’identifier le coupable a été créé par la société et les médias. Comme l’une de ces interminables parties de Cluedo, il fallait savoir si la maladie était due au Colonel Moutarde, accompagné de son fidèle chandelier dans la bibliothèque.

 

Les questions en rapport avec l’existence ou non d’un patient zéro furent l’une des préoccupations principales du début des années 80 et elle l’est encore aujourd’hui même si la vraie interrogation qui importe reste « comment le soigner ». Après la grande libération sexuelle initiative hippie des seventies, les différents et nombreux mouvements protestataires, le problème des eighties sera ce fléau maladif. Alors une fois de plus, la société au paroxysme de sa perversion a eu le besoin de trouver un coupable. Le cursus hasardeux, s’est finalement arrêté sur un steward québécois. En 1982, il décide de participer à une étude sur les premiers malades du Sida au Centre for Disease Corhol (CDC). Rapidement la nouvelle tombe, c’est lui. Le CDC établit un lien entre le steward québécois et 40 des 248 premiers cas atteints par le Sida aux États-Unis. Il devient le coupable parfait, celui qui a amené bien pire que la peste et le choléra réunis sur la terre de l’Oncle Sam…

Alors pour quelles raisons ce québécois va devenir le parfait coupable ? En 1987, le journaliste Randy Shilts, qui est le premier à introduire le terme de « témoin zéro » pour qualifier le steward, affirme que le jeune homme est forcément coupable vu son activité sexuelle intense et du fait de ses voyages liés à son métier. Il a transmis le Sida à de nombreux homosexuels aux Etats-Unis, c’est sûr et acté. Point à la ligne. Le livre du journaliste, And the band Played on, va faire l’effet d’un tsunami et devenir très rapidement après sa publication un best-seller. De nombreux journaux de l’époque en feront leur « une » tels que le New York Post qui titre en octobre 1987 « l’homme qui nous a donné le Sida » ou encore le National Review qui décrit le jeune homme comme le « Christophe Colomb du Sida ».

Il est difficile de comprendre comment le « patient zéro » a pu être pris à parti aussi vite sans réelle preuve tangible. Dur est finalement le prix à payer pour une certaine liberté sexuelle, prônée par ses pairs, dont il jouissait. Les propos de Shilts ont eu un impact fort car ils ont en parti été responsable du renforcement du lien entre maladie et la soi-disant dépravation sexuelle des homosexuels. Comme si ce québécois était une confirmation des idées reçues, selon lesquelles les hommes qui pratiquent la sodomie sont forcément vecteurs de maladie. Selon Phil Tiemeyer professeur à l’Université de Philadelphie, le « mythe sensationnel sur l’origine du Sida » reflète la répulsion de la société américaine de l’époque pour la sexualité gay.

 

Aujourd’hui les scientifiques sont formels, le jeune québécois n’était en aucun cas l’investigateur de cette pandémie, puisque la maladie a vu le jour en Afrique. Fustigé sur la place publique comme l’ennemi numéro 1, il est à l’heure actuelle évident de reconnaître qu’il a eu un rôle malgré lui dans l’histoire du Sida.  Dans la recherche interminable du coupable, les autorités ne se sont posées que peu de question sur le bien-fondé de ces accusations. Finalement en ayant connaissance aujourd’hui de vérité ou du moins d’une partie de celle-ci, on se demande qui sont les vrais coupables à brimer dans cette histoire. Mort en coupable pour certains ou en martyr pour d’autres il s’appelait Gaëtan Dugas et non « patient zero ».

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