Têtu, le coût d’un combat

Celui qui a marié la presse française à l’histoire des sexualités n’est plus. Pierre Bergé, défenseur des libertés et du patrimoine, s’est éteint en septembre dernier, laissant derrière lui...

Celui qui a marié la presse française à l’histoire des sexualités n’est plus. Pierre Bergé, défenseur des libertés et du patrimoine, s’est éteint en septembre dernier, laissant derrière lui une oeuvre humaine immense : le Sidaction, qu’il a créé en 1994, et un large mécénat philanthropique. Mais aussi et surtout Têtu qui, en 1995, reprend la croisade civilisatrice laissée en suspens par le Gai Pied trois ans plus tôt.  

Par Bruce Bouvier 

Pierre Bergé rencontre Yves Saint Laurent au sortir de sa première collection en tant que directeur artistique de la maison Dior, dont le créateur mourrait l’année passée, lui laissant l’occasion de dévoiler au monde son talent sans précédent. Leur couple, décomplexé mais sans ostentation, est un modèle de réussite et d’acceptation sociale. La vie du richissime collectionneur d’art, est ainsi faite qu’il a le “loisir” de s’engager, créant, dans la foulée d’une existence, quelques-unes des institutions sociales de notre époque, dont Têtu qu’il crée en 1995 avant de s’en désengager 17 ans plus tard. 

Il en aura fait le fer de lance d’un activisme fort – par le passé – et nécessaire – toujours. 

UN MAGAZINE ABSENT DES KIOSQUES DEPUIS JUIN DERNIER … 

Impossible de dire si ce “coûteux organe militant” – des mots de Pascal Bories, rédacteur chez Causeur.fr -, actif depuis maintenant 22 ans, reste à flot. Sauf qu’aucun numéro n’a été publié depuis juin dernier, nous laissant dans l’attente et l’incertitude.  

S’il rend hommage à Pierre Bergé, Christophe Soret, rédacteur en chef de Garçon, subodore que le magazine ne sortira plus : 

L’absence de parution traduit clairement un problème de marché et est un signe que la presse communautaire est vouée à disparaître. C’est un point très négatif même pour nous car, selon moi, nos deux titres fonctionnaient en synergie”. Contrairement à ce qu’une certaine logique pourrait laisser supposer, il affirme que “Garçon aussi y perdrait une part de son lectorat. C’est mon intime conviction. La communauté se dilue, préfère acheter GQ… tout ça ne préfigure rien de bon”. Il déplorerait également la perte d’un titre de presse qui, par le passé, a connu une période faste faite d’une équipe compétente et dotée de gros moyens : shooting spectaculaires et autres évènements organisés par le magazine, qui ont rythmé la prospérité de ses jeunes années. 

Déjà, il y a environ deux ans, sa mise en liquidation judiciaire avait mis à mal son équipe rédactionnelle et fait trembler la petite sphère LGBTI, attachée à cet unique titre spécialisé dans les orientations sexuelles non-traditionnelles. Or c’est sur le terrain de la tradition que se joue la recette du magazine : selon Jean-Jacques Augier, à l’époque propriétaire et directeur de la rédaction du magazine, la fin de Têtu s’expliquait par “une conjoncture économique difficile, des problèmes structurels de distribution, des agences de publicité pusillanimes” ainsi que par un lectorat gay infidèle et largement démobilisé, qui n’a plus d’attente particulière depuis la loi du mariage pour tous. La ‘normalisation gay’ décrite par le sociologue Alain Naze est le bourreau d’une homosexualité qui se refoule et efface ses distinctions et sa fierté au gré de l’ouverture aux moeurs grandissante observée par la société. Les LGBTI sont donc, par un cruel paradoxe, victimes de leur succès. Le militantisme n’aura pas résisté à la satisfaction de ceux d’entre nous qui n’aspirent qu’à entrer dans un moule hétéronormé, conforme aux canons d’une société que Têtu a longtemps tenté de changer. 

TETU OU UNE SURVIE CHAOTIQUE 

Au cours de son existence, Têtu est modifié, relancé à plusieurs reprises dans l’espoir de (re)trouver une dynamique économique féconde et pérenne. La communauté lesbienne n’est pas oubliée avec une rubrique de 4 pages paraissant à chaque numéro depuis 2004, nommée Têtue

Cinq ans plus tard, Têtu se scindait en deux : Un journal principal, léger et axé mode, culture, psycho et lifestyle, et Têtu News, concentré activiste en petit format, inséré dans la version mère. 

En 2011 le magazine est intégralement re-designé, “revu et augmenté” de quelques nouvelles rubriques, et accueille des écrivains stars : Philippe Besson, Frédéric Mitterrand ou encore Christine Angot – qui a fait parler d’elle à deux reprises en septembre dernier – honorent de leurs plumes le papier glacé d’une version nouvelle dont la partie Têtu News change de nom au profit d’un SO TETU plus marketingFin de la même année, une application iPad sort qui se propose de renflouer les caisses de la société et d’améliorer l’accessibilité du magazine. 

Les comptes sont au plus bas en 2012 lorsque Pierre Bergé revend Têtu. Jean-Jacques Augier s’en porte acquéreur et impose des mesures drastiques à une équipe fortement réduite. Malgré tout, la liquidation judiciaire du magazine est prononcée après seulement trois ans. 

Sauvée de justesse, fin 2015, par la start-up iDyls, qui se focalise sur la version digitale du titre, la nouvelle version passe de mensuelle à bi-mestrielle et tire sur les quelques dépenses superflues que son propriétaire précédent, l’énarque Augier, avait daigné épargner. La version papier n’est pas éditée et seul le site Têtu.fr subsiste. En février dernier, Têtu fait son retour en kiosques. 

Si les dettes sont réduites, la rentabilité n’est pas au rendez-vous. Elle ne l’a d’ailleurs jamais été. Depuis les débuts du magazine, Pierre Bergé se livrait à une activité dispendieuse : éponger les dettes croissantes de sa création. Cet altruisme motivé par un engagement fort de la part de ce magnat a trouvé sa limite dans les prémices de la loi Taubira relative au mariage entre personnes du même sexe. 

2015 : UN RENOUVEAU MILITANT PERTINENT ? 

Aujourd’hui, le titre se veut plus militant que jamais et rompt avec une esthétique ultra-commerciale faite de cover boys au rendement finalement douteux. Têtu aura été le medium privilégié de certaines personnalités pour faire leur coming out ou parler de leur homosexualité. Caution “ouverture d’esprit” des politiques qui lui accordent des interviews, le magazine est également une vitrine sélective : Catherine DeneuveValérie LemercierJamel DebbouzeDiane Kruger ou encore Mylène Farmer l’ont couvert, photographiés par les grands noms que sont, Mondino, Vriens, Amstrong et Pfeiffer.  

Avec la fin supposée d’un titre fort, historique et pionnier de la lutte communautaire, c’est l’espoir d’un monde de tolérance qui s’envole et, avec lui, les derniers élans progressistes que Têtu insufflait à un paysage LGBTI à bout de forces. 

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