Une transidentité sur le devant de la scène

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La transidentité n’est pas un concept neuf. Et pourtant ! Alors que les problématiques L,G et B se résolvent petit à petit et tant bien que mal, la lettre T est gratifiée d’une exposition publique sans précédent, bien qu’elle reste la grande absente de l’évolution des consciences.

 

Laverne Cox est révélée au grand public par son rôle dans la série Orange Is the New Black. Son interprétation saluée par la critique lui permet de devenir, en 2014, la première personne ouvertement transgenre à être nommée aux Emmy Awards.

Le transgénérisme est victime des trop nombreux clichés qui achèvent d’en faire une étrangeté tantôt fascinante, comme en attestent les célébrités trans qui ont récemment inondé la scène médiatico-digitale, tantôt malsaine et infréquentable, pour ne pas dire “repoussante”.

“Transgenre” a trop longtemps rimé avec “problèmes” et la littérature spécialisée ne fait pas exception qui fait le constat d’une bataille politique et sociale qu’il reste à mener. La dysphorie de genre – terme barbare qui qualifie les personnes qui ne se reconnaissent pas dans le genre qui leur est attribué à la naissance – est traitée et assumée financièrement en tant qu’Affection de Longue Durée par la Sécurité Sociale, mais le parcours obligatoire est lent, éprouvant, et fonctionne selon des critères peu en phase avec la réalité quotidienne des personnes concernées. Ne pas être une femme ou un homme “bio” est une souffrance irrépressible pour des personnes peu représentées dans la culture traditionnelle, écrasées par l’attention croissante pour la minorité sexuelle principale, c’est-à-dire homosexuelle.

 

Gigi Gorgeous a 25 ans et est surnommée “Barbie” pour ses attributs typiquement américains de la femme parfaite. Ici, elle prend la parole lors du Trans day of Visibility de 2017.

Ne voyons pas le mal partout. Il est possible d’être un.e trans heureux.e, du moins une fois abstraction faite des remarques, des rendez-vous médicaux imposés, de l’attente du changement d’état civil… Bambi, femme trans illustre décorée des palmes académiques et faite chevalière de l’ordre national du Mérite, a défait le cliché de la trans marginale, noyée sous la pression sociale. 

“Trans” est vu comme un mot pratique par les personnes peu versées dans les problématiques sexuelles et génériques, même si les gender studies sont “en vogue” depuis quelques temps, à la faveur d’une exposition sans précédent de la transidentité dans l’espace public : Caitlyn Jenner fait la couverture de Vanity Fair, Gigi Georgous fait le plein lors de show internet et Laverne Cox crève le petit écran. Côté mode, les mannequins transgenres font des émules : Léa T est égérie Givenchy, Valentina Sempaio est cover girl chez Vogue, Hari Nef est sacrée it girl et Raya Martigny fait les couv’ de magazines indépendants quand tant d’autres jeunes trans qui rythment les défilés restent à découvrir.

 

Valentina est brésilienne et est l’une des rares femmes trangenres à couvrir un magazine de cette importance.

[la société], il lui faut toujours une touche d’extraordinaire ou de spectaculaire pour pouvoir nous « mettre sur le devant de la scène » – jamais pour nous y voir comme semblables mais pour mieux pointer du doigt le fossé de nos différences

Alors qu’Inès Rau, mannequin transgenre de 26 ans, inaugure la reprise de Playboy pour son premier numéro depuis la mort de son fondateur en posant pour la couverture, Claude-Emmanuelle Gajan-Maulle, jeune artiste et activiste trans, s’indigne : “Le problème avec la visibilité des femmes trans, c’est qu’on semble tout le temps être face à une réussite dès qu’il est question d’être reconnues dans n’importe quel contexte pourvu que l’on soit visibles. Je ne suis pas d’accord du tout, c’est même sur cette évidence à double tranchant qu’il faudrait travailler. Notre représentation dans une société à dominante “cis” – le fameux “cis-tème”-, fait que nous ne sommes pas partie intégrante de ses valeurs et qu’il lui faut toujours une touche d’extraordinaire ou de spectaculaire pour pouvoir nous « mettre sur le devant de la scène » – jamais pour nous y voir comme semblables mais pour mieux pointer du doigt le fossé de nos différences par sa fausse empathie -… et du coup continuer à véhiculer une image attendue d’une femme trans “objectivée », et donc déshumanisée.

 

Hari Nef, jeune mannequin américaine trans chez IMG Models

Outre le problème du rapport de la transidentité à une société qui s’ingère dans la sphère privée, se permettant ainsi de prescrire le genre – c’est littéralement le cas pour les personnes intersexuées dont le genre est assigné à la naissance selon une exigence sociale, sous couvert d’être “médicale”-, s’ajoutent les obstacles politiques. Le droit à l’autodétermination affronte un système ponctué de juges et de médecins, lesquels ne sont pas tous ni compatissants, ni bienveillants. L’impassibilité des acteurs politiques en matière d’égalité des droits LGBTI survit sans trop de problèmes aux marches et autres réactions militantes, manifestations d’un désespoir de “trans qui n’intéresse que les trans”. Aussi, s’il est impératif d’éduquer la jeunesse aux problématiques LGBTI, il devient difficile de passer outre des élus franchement velléitaires sur la question.

 

Léa T, mannequin trans égérie de Givenchy sous l’impulsion de l’ancien Directeur Artistique de la marque, Riccardo Tisci.

Détermine librement ton genre mais galère à te faire accepter, ne choisis pas ton orientation et ne te reproduis pas”. C’est, grossièrement, ce que Marianne dit aux trans de françaises. S’il est possible de déterminer son genre au travers d’un long et difficile parcours, ça ne l’est qu’à certaines conditions, dont celle de ne pas être homosexuel.le. Raya Martigny explique “Si tu es en cours de transition, l’acceptation de ta demande d’état civil dépend du psychiatre. Si tu es une femme trans mais que tu es sexuellement attirée par les femmes, alors la demande de changement de sexe t’est presque automatiquement refusée. Autrement dit, tu peux choisir ton genre mais pas ton orientation sexuelle. C’est absurde.” Un règlement tacite scandaleux mais pas isolé. Autre aberration : Il n’est pas accordé aux trans que soit préservée leur fertilité dans les Centres d’étude et de conservation des œufs et du sperme humains (CECOS). ”En gros on a le droit de vivre, mais pas de faire d’enfants. Où est la dignité là-dedans ?

Portraits

Trois trans nous livrent leur regard sur une transidentité soudainement médiatisée

 

Raya

 

Raya Martigny a 22 ans et est mannequin. Elle vit à Paris depuis 6 ans et est originaire de la Réunion. Elle débute un traitement hormonal qui sonne comme une délivrance et la laisse s’épanouir en tant que femme transgenre. Ce “transgenre”, dont elle est fière, est un écho à sa volonté, pour l’instant, de ne pas passer par l’étape chirurgicale finale. Elle défend l’idée d’un transgénérisme qui se distingue du transsexualisme en ce qu’un.e transsexuel.le veut aussi changer de sexe “physique”, et donc passer par la chirurgie intime. “Transsexuel” a une connotation qui, selon elle, ne lui correspond pas puisqu’elle n’a pas l’intention de changer son sexe, ce qui, elle le dit, “ne regarde que moi”.

 

Shawn

 

Shawn Delair a 33 ans et vit à Béthune, dans les Hauts-de-France, anciennement Nord-Pas-de-Calais, où il exerce en tant que coach sportif au sein d’une association d’aideaux personnes atteintes de cancer du sein. Le plus dur, selon lui, a été la longue attente – 7 mois – nécessaire à l’obtention de l’attestation de début de transition, sésame délivré par le psychiatre, qui permet de commencer le traitement hormonal. Ses meilleurs souvenirs ? Sa première injection hormonale et l’acceptation de son changement d’état civil. Il est maintenant heureux, en phase avec son corps et n’a plus à se cacher ou à éviter son reflet dans les miroirs.

Nana

“On ne résoudra pas les questions trans en faisant des moues sur Instagram et en parlant chiffons”

Nana a 27 ans et accepte de témoigner pour Garçon. Celle qui se décrit comme une chanteuse, compositrice et passeuse de musiques vivant dans une forêt de HLM de banlieue parisienne, pose le ton d’un climat transphobe et livre sa vision de la récente percée de la population trans dans les médias.

Quel moment de ton parcours de transition a été le plus pénible pour toi ?

Le moment que je vis est très pénible, je ne prends pas encore d’hormones, il n’y a que mes amis qui m’appellent par “elle” et les autres s’en foutent complètement. Même le visage enfoui sous des strates de fond de teint, les joues rosies par le blush, le regard embué sous des dizaines de couches de fard à paupières et perchée sur des talons, le chignon qui touche le plafond, les gens n’ont pas le présence d’esprit de me genrer correctement.

Comment appréhendes-tu ton corps et son évolution ?

Mon corps n’est pas encore nouveau, il me tire vers le bas, il n’y a rien d’excitant. Des miroirs de ma salle de bain jusqu’aux vitres du métro, je me regarde tout le temps.

Il n’y a pas un seul moment où je ne pense pas à mon corps et quand ce n’est pas moi qui y pense ce sont les autres qui me le rappellent. Je n’ai pas encore l’impression d’être mon corps mais d’être dedans. Je suis juste contente d’être ce que je dois être depuis toujours.  

Comment vis-tu cette ouverture récente aux problématiques trans et à l‘exposition de trans connues, notamment via Instagram, les bloggers, mannequins et célébrités trans ?

Je trouve ça très bien, je regrette seulement que la majorité ne s’intéresse aux trans que quand elles correspondent aux standards hétéro-patriarcaux de beauté et qu’elles sont affublées de logos de marques de la tête au pieds. On ne résoudra pas les questions trans en faisant des moues sur instagram et en parlant chiffons. J’aimerais que l’exposition des identités trans au grand public se passe de l’avis des grands groupes de luxe et de cosmétique.