DANIEL CORDIER Des ombres… à la lumière

Des pneus qui crissent, un bruit de bottes dans les escaliers et des cris en allemand dans les couloirs d’un immeuble. Tenter de sauver ce qui est essentiel, vital....

Des pneus qui crissent, un bruit de bottes dans les escaliers et des cris en allemand dans les couloirs d’un immeuble. Tenter de sauver ce qui est essentiel, vital. Fuir, éviter la Gestapo, échapper à la torture, pour ne pas parler. Il était jeune, aimait les garçons et, dans cette France occupée, il devint… un héros

1933, la croix gammée flotte sur le Bundestag. Des tranches de la population sont stigmatisées par le port obligatoire de l’étoile jaune et du triangle rose pour les homosexuels. Insidieusement, la menace envahit l’Europe. Malgré la chute de la République espagnole en 1937 et les alertes lancées par des hommes comme Jean Zay ou Georges Mandel, qui tomberont dans le piège du Massilia1 , nul ne réagit. Le 1er septembre 1940, la France se réveille, abasourdie, la guerre est déclarée.

Daniel Cordier, vit à Bordeaux. Royaliste, membre de l’Action française2 et fondateur du cercle Charles Maurras, il a 19 ans et attend son incorporation pour rejoindre l’armée, prise dans la déroute de la Blitzkrieg. Le 17 juin 1940, Pétain, le vainqueur de Verdun, annonce l’armistice. Le lendemain, un obscur général de brigade, Charles de Gaulle, appelle, sur les ondes de la BBC [Londres], à continuer le combat. Avec quelques camarades, Daniel Cordier rejoint Bayonne et embarque à bord d’un navire belge, le Léopold II, pour rejoindre les côtes nord-africaines afin de « tuer du boche ». Déroutés, ils atteignent l’Angleterre, quatre jours plus tard.

C’est sur cette terre d’asile, qu’il va poursuivre son entraînement et sa formation militaire. D’abord, au sein de la légion de Gaulle. Puis après la dissolution du bataillon, en 1941, et une solide formation en sabotage, parachutage et radio auprès de l’Intelligence service, il intègre la division Action des services de renseignements de la France libre, placé sous les ordres du colonel Passy.

Le 26 juillet 1942, parachuté près de Montluçon, il rejoint le BIP, organe de presse clandestine, auprès de Georges Bidault. C’est au mois d’août qu’il rencontre pour la première fois celui qu’il appelle encore aujourd’hui « le Patron »: Rex, Jean Moulin, dans un restaurant lyonnais.

L’ancien préfet de l’Eure-et-Loire fait de lui son secrétaire et son radio. Pour celui qui répondra successivement aux noms d’Alain, Michel, Benjamin, Talleyrand ou Toussaint, le fracas des armes et du front est clos, c’est au combat souterrain, comme l’appelait Pierre Brossolette, qu’il se livre désormais, au cœur de cette Armée des ombres. Des missions de courrier, principalement. Rapidement, il participe à l’unification de ces mouvements de résistance [Combat, Franc-tireur, Libération, etc.] vindicatifs mais désorganisés, voulue par de Gaulle. Cette charge, il l’assumera, en servant de contact entre les « chefs » et le quartier général, pour obtenir toujours plus d’argent, plus d’armes. Il sera présent quand, le 27 mai 1943, au 48 de la rue du Four [dans le VIe arrondissement de Paris], se tiendra le premier Conseil national de la Résistance. Un peu moins d’un mois après cette réunion extraordinaire l’homme, pour qui Daniel Cordier fit preuve d’une dévotion sans faille, est arrêté à Caluire, interné à la prison Montluc et décède « officiellement » des suites de ses blessures, le 8 juillet.

Après la guerre, c’est vers cet art, que Jean Moulin lui a appris à aimer, qu’il se tourne et devient galeriste. « Face aux tableaux de Velázquez, j’ai compris qu’il m’avait manqué quelque chose depuis l’enfance. » [Télérama, 24 mai 2013]

Son homosexualité, il l’aborde lors d’une interview accordée au quotidien Libération, le 5 mai 2014. Lui qui affirme ne pas avoir eu de relation sexuelle pendant la guerre, s’il a quelques aventures avec des filles à la libération explique à Béatrice Vallaeys « […] j’ai choisi les garçons, mais j’ai horreur des milieux homosexuels, ceux que l’on appelle les homosexuels visibles. […] J’ai fréquenté des amis, comme moi homosexuels, mais dans un milieu qu’ils s’organisaient autour d’eux. D’autres, hélas, étaient mariés pour pouvoir se présenter au monde. La haine à l’égard de l’homosexualité était terrible. »

Au cours des années 90, enfle une rumeur sur Jean Moulin, propagée [oralement] par Henri Frenay [ancien chef du mouvement Combat]. Daniel Cordier étant homosexuel et proche de Moulin, ce dernier l’était, de fait, également. Mais, comme il l’explique: « Au-dessus de 21 ans, j’ai horreur des hommes… et des femmes. » Et quand il le rejoint, « le Patron » a déjà 43 ans. « […] Il était […] le genre d’hommes qui font l’amour […] six fois par jour avec des femmes différentes. » Une guerre des mots, simple reflet des conflits qui opposèrent les chefs de mouvements avec les responsables de Londres et avec de Gaulle.

Homme aux vies multiples, Daniel Cordier revendique qu’il a toujours été libre: « J’ai changé d’opinions [royaliste, Maurrassien et antisémite avant la guerre], de goûts, je suis toujours curieux d’aller ailleurs. […] je ne me suis jamais caché. Ni quand j’étais jeune, ni plus tard après la guerre, j’ai toujours vécu, […] avec des garçons chez moi. » Aujourd’hui âgé de 97 ans et désormais grand-croix dans l’ordre de la Légion d’honneur, l’ancien compagnon de la Libération a peut-être la voix qui s’éraille un peu, mais dans laquelle résonne toujours et à jamais Le chant des partisans.

NOTES: 1) Le 21 juin 1940, des membres du gouvernement, replié sur Bordeaux embarquent sur le paquebot Massilia, à destination de Casablanca. Arrêtés pour désertion devant l’ennemi le 30 juin, ils seront déférés devant un tribunal militaire.

2) L’Action française était un mouvement nationaliste et prônant un antisémitisme d’État. Charles Maurras, journaliste à la tête de leur quotidien, en provoquera la scission, lors de son ralliement à la Révolution nationale de Pétain

3) Le Bureau central de renseignements et d’action ou BCRA était le service de renseignements qui organisait les opérations clandestines en France occupée et était dirigé par André Dewavrin, dit le colonel Passy.

4) Expression utilisée par Pierre Brossolette lors de son premier discours à la BBC, le 22 septembre 1942: « Saluez-les, Français ! Ce sont les soutiers de la gloire. »

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