Prévention : si on arrêtait de se mentir ? L’art et la manière de se fabriquer des protections imaginaires

Quelles sont toutes les bonnes raisons que nous trouvons pour oublier de plus en plus la capote ? Êtes-vous victimes de l’illusion des « protections imaginaires » ?  Par Hervé Latapie  En draguant...

Quelles sont toutes les bonnes raisons que nous trouvons pour oublier de plus en plus la capote ? Êtes-vous victimes de l’illusion des « protections imaginaires » ? 

Par Hervé Latapie 

En draguant sur les applications comme Grindr, on voit de plus en plus la question : « tu baises sans capote ? ». C’est devenu une sorte de prouesse, un idéal de sexualité à atteindre. Cette culture du « no capote » ne date pas d’aujourd’hui, elle s’est peu à peu infiltrée dans la culture sexuelle gay depuis l’arrivée des trithérapies à la fin des années 1990, et elle s’est renforcée avec la propulsion de la PrEP comme nouvel outil de prévention. 

Et on entend beaucoup de justifications qui semblent rassurer ceux qui ne veulent plus mettre de capote. Parce que le mec me parait « clean », et il affirme ne pas chercher que des plans culs. Parce que je le connais bien et que j’ai confiance. Parce qu’il est en couple donc il baise peu. Parce qu’il me dit qu’il est sous PrEP, ou qu’il est en charge virale indétectable, je ne crains rien. Ou encore, je suis actif et circoncis, j’ai donc peu de risques. On n’oubliera pas le bon vieux « coït interrompu » (je me retirerai avant d’éjaculer) déjà bien expérimenté dans la contraception hétérosexuelle… 

Des justifications illusoires 

Comme on le voit, toutes ces raisons de relâcher la prudence sont très approximatives. Elles fonctionnent toutes de la même manière : on sait très bien ce qu’il faut faire pour bien se protéger, mais parce que l’usage de la capote est jugé compliqué et contraignant, on va chercher des échappatoires, que les sociologues nomment « les protections imaginaires ». On essaye d’assouplir la règle, et on va systématiquement réinterpréter les conseils de la prévention pour se persuader que dans le fond, abandonner la capote ce n’est pas si grave. 

Parfois les raisonnements sont plus élaborés. On se détourne du fond du problème, et on comprend ce que l’on veut bien comprendre, ainsi, celui qui vous répond qu’il se protège des maladies sexuellement transmissibles car il se fait dépister régulièrement confond le dépistage avec la vaccination : un vaccin vous protège, mais se faire dépister n’empêchera aucune contamination si vous prenez des risques. 

Et celui qui prend la PrEP, se protège du VIH mais pas des autres IST. Idem pour un séropo en charge virale indétectable qui se croit du coup dispensé de safer sex : certes il ne transmettra pas le VIH, mais il peut attraper une IST, et celle-là, il la refilera à son partenaire ! 

Pas de gendarme du sexe ! 

Dans tous ces cas on apporte de fausses bonnes raisons d’abandonner la capote. Et cela n’est pas nouveau, même à l’époque où le sida faisait très peur, certains gays ne parvenaient pas à adopter le safer sex et trouvaient des justifications pour ne pas mettre de capote. C’est que la prévention, qu’il s’agisse de sécurité routière, ou encore plus fortement de sexualité, c’est vraiment compliqué ! 

Comment convaincre un conducteur de rouler à 80 kilomètres à l’heure ? Il sait qu’éviter les accidents est dans son intérêt, et celui de la collectivité, mais au volant de son bolide il sera tenté d’aller plus vite ! Pour le sexe c’est encore plus complexe, car on ne peut pas placer de gendarme dans chaque chambre à coucher, ni de radar détecteur de capote ! 

Bientôt la fin de la récréation ? 

Pour le sexe nous rêvons tous de liberté, de lâcher prise, d’extase, de spontanéité, et cela au moins depuis les années 1970 ! Manque de chance, à chaque fois qu’il y a mise en pratique de cette liberté, les maladies sexuellement transmissibles rappliquent et sonnent la fin de la récréation. Ainsi aux Etats-Unis, durant la période « sexe, drogue et rock and roll » avant l’arrivée du sida, les gonocoques (la chaude pisse) ont connu une explosion exponentielle, à tel point que dès 1975 des campagnes de promotion du préservatif sont lancées. Il faudra attendre l’arrivée du sida pour provoquer l’engouement et l’adoption à grande échelle de la capote. 

Ainsi, la prévention doit sans cesse recommencer, répéter les conseils et recadrer nos comportements : on l’a vu récemment avec la sécurité routière, la remontée des accidents mortels a été jugée assez préoccupante pour que l’on décide de limiter encore la vitesse autorisée sur les routes ordinaires. Pour la sexualité gay, si les IST continuent d’augmenter de façon exponentielle, il faudra bien que nous retrouvions le réflexe safer sex, et que nous cessions de nous raccrocher à des protections insuffisantes ou imaginaires. 

Les protections illusoires les plus courantes 
Certains conseils de prévention sont réinterprétés ou mal compris…  

Je sais bien choisir mes partenaires 
Croire que l’on dispose de critères sûrs pour choisir un partenaire : son âge, son apparence, son origine sociale ou géographique (le gay des grandes villes est suspect), son profil sexuel (les pratiques annoncées sur les applis). Le proverbe dit bien que « l’habit ne fait pas le moine ». Se fier à ces critères c’est comme jouer au loto, on risque bien des déceptions et des désillusions !  
Se faire dépister régulièrement : 
En fonction de votre activité sexuelle, il est conseillé de se dépister régulièrement. Cela permet de détecter une éventuelle infection (VIH ou autres IST) et ensuite de se faire soigner. Mais ne pas croire que c’est comme une vaccination : le dépistage n’empêchera jamais une contamination si vous ne vous protégez pas.  Penser que s’il on reste séronégatif c’est que l’on est immunisé n’a aucun sens ! Vous n’avez pour l’instant pas encore rencontré le virus, ou vous vous êtes toujours bien protégé. 
Je suis en couple : 
 Avoir un partenaire stable et exclusif est une garantie. Cela se nomme la fidélité sexuelle ! Seul un couple exclusivement monogame peut garantir une protection (quel que soit le statut sérologique, grâce à la charge virale indétectable). Dès que l’un des deux partenaires va voir ailleurs, il faut se protéger. 
Je suis romantique et amoureux 
Parce qu’il y a du sentiment, on a envie de se faire confiance et de faire sauter les protections. Il m’aime il va forcément me protéger. Se faire contaminer par amour, est-ce vraiment une bonne idée ? Tant que vous n’êtes pas engagés dans un couple exclusif, après une période assez longue pour faire un dépistage complet valable, n’abandonnez pas la protection ! 
Je suis « hors milieu », je ne risque rien 
Ne pas se sentir gay constitue pour certain une protection. Ils ne vont ni au sauna, ni dans les backrooms, et préfèrent les hétéros rencontrés par exemple dans les jardins publics. C’est la plus futile des protections : un « gay » est toujours mieux informé, se dépiste plus souvent. Un bisexuel ou un hétéro qui ne s’assume pas homo sera moins au courant, et peut être séropo sans le savoir ou porteur d’une IST asymptomatique depuis longtemps. 

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