Aleksei Nazarov, militant LGBT russe : « Je n’ai aucune perspective de joie pour les années à venir en ce qui concerne la Russie. »

Un témoignage édifiant...

Militant très actif au sein de la communauté LGBT de Russie, Aleksei Nazarov, habitant de Saint-Pétersbourg, a accepté de se confier à Garçon Magazine suite à la récente victoire de Vladimir Poutine lors de la présidentielle russe. Partagé entre tristesse et désillusion nous revenons avec lui sur l’hécatombe de cet avant-dernier mandat entamé en 2013 et tout juste achevé qui vit les droits des homosexuels russes se réduire comme jamais auparavant.

Aleksei en pleine action militante, risque la prison pour « propagande homosexuelle ».

Aleksei, que penses-tu de l’éclatante victoire de Vladimir Poutine à la présidentielle ?
Franchement, j’essaye de ne pas y penser. J’aime mon pays et pour moi, c’est une honte d’avoir ce Président comme chef de l’État. Les institutions démocratiques se dégradent de plus en plus sur le principe de la succession du pouvoir. Notre pays est en pleine crise sociale et économique et de nombreux citoyens vivent dans la pauvreté avec de très faibles revenus dans l’instabilité constante. Pour moi, tout cela est le résultat de dix-sept années de règne de Poutine et de son équipe qu’il ose qualifier « d’efficace ». Les promesses annuelles ne sont faites que pour tromper les gens. Le fait que les citoyens russes votent pour lui ne peut s’expliquer que par le succès de la propagande d’État, le faible développement de la société civile et le niveau monstrueusement bas de la culture juridique du peuple.

Les personnes LGBT sont utilisées comme une image de l’ennemi, comme quelque-chose d’étranger qui est venu en Russie des pays de l’Ouest.

Comment expliques-tu la situation des LGBT russes ?
En Russie, les personnes LGBT sont des citoyens de seconde zone. Ils n’ont pas de droits et les organes judiciaire et exécutif de la Fédération de Russie considèrent tous les LGBT comme nuisibles. Les évènements que nous organisons sont supprimés, les ressources internet sont bloquées et nous n’avons aucune protection juridique. L’État justifie cela par la « protection du développement spirituel et moral des enfants ». Dans le même temps, la législation russe sur l’interdiction de la « propagande homosexuelle sur mineurs » a été rendue illégale par un jugement de la Coeur Européenne des Droits de l’Homme mais le gouvernement ne considère pas comme nécessaire d’appliquer cette décision.
Dans une interview, Poutine a publiquement déclaré que « les homosexuels russes sont des citoyens à part entière, égaux en droits ». Pourtant, depuis quelques années, les personnes LGBT sont utilisées comme une image de l’ennemi, comme quelque-chose d’étranger qui est venu en Russie des pays de l’Ouest. Donc c’est avant tout le nationalisme russe qui pourrait expliquer cette situation et cette montée de l’homophobie est directement orchestrée par l’État. 
Pour ce qui est des évènements en Tchétchénie, on peut le dire, il s’agit d’un génocide et la situation actuelle est dramatique. Dans leur pays d’origine, les gens qui subissent cette situation ne se sentent plus en sécurité et il ne sont plus protégés, que ce soit par le gouvernement tchétchène ou par le gouvernement fédéral. Ce fait honteux est étouffé par le pouvoir en place et les autorités restent sans réaction même depuis qu’il est de notoriété publique que des gens y sont assassinés. Rien n’est fait pour secourir ces personnes.

Après tous ces évènements, penses-tu que le gouvernement puisse aller encore plus loin ?
La machine d’État a écrasée toute opposition activiste avant l’élection pour éviter les protestations et surtout pour assurer la victoire la plus large possible à Poutine. Si l’on en croit les médias russes, le mécontentement n’existe pas. Il est tout à fait normal que l’opposition ne soit pas entendue, en vérité, puisque tous les activistes, y compris les personnes LGBT, ont été soumis à des pressions psychologiques et physiques. Les libertés ont été restreintes et cette situation se poursuivra pour l’intronisation du président en mai et ce jusqu’aux évènements du championnat du monde. À partir d’Aout et Septembre, et ça n’est que mon avis, il pourrait en effet y avoir une augmentation de la répression, peu importe que vous soyez LGBT ou non. Toute protestation pourrait être potentiellement supprimée. Malheureusement, je n’ai aucune perspective de joie pour les années à venir en ce qui concerne la Russie.

L’État n’organise absolument rien pour éduquer la population sur les questions LGBT.

Mais considères-tu que les russes soient véritablement homophobes ?
Non, pas du tout. En vérité, je ne considère par les Russie comme une nation homophobe. Les gens manquent d’informations et d’éducation en ce qui concerne l’homosexualité, voilà tout. Dans les années 1990, les poursuites pénales ont été abolies et les personnes LGBT ont pris d’assaut la vie sociale et culturelle. Cependant, avec l’arrivée de Poutine au pouvoir, il y a eu une tendance générale à restreindre la réalisation des droits de l’homme et des libertés. L’État n’organise absolument rien pour éduquer la population sur les questions LGBT. Rien n’est fait pour changer les normes éducatives obsolètes et encore moins pour créer une législation anti-homophobe. Dans le même temps, l’État lui-même contribue à l’homophobie à des fins de propagande politique. Le niveau de propagande est si élevé que les citoyens ordinaires deviennent une menace pour les LGBT. L’évènement qui s’est produit à Rostov-sur-le-Don en mars est très révélateur de la situation : un jeune-homme et une jeune-fille se promenaient silencieusement à travers la ville avec un drapeau arc-en-ciel. Les habitant s’en sont violemment pris à eux en les accusant de « propagande homosexuelle ».

Qu’est-ce qui a changé depuis 2013, d’après-toi ?
Depuis 2013, avec l’adoption de la législation sur l’interdiction de la « propagande homosexuelle » sur mineurs, une base a été créée pour permettre une discrimination de masse sur les citoyens LGBT. Cette législation limite la possibilité d’organiser des évènements publics et restreint l’information. Le plus grave, je pense, c’est qu’elle empêche les affaires de discriminations homophobes d’éclater au grand jour et en particulier la situation en Tchétchénie qui embarrasse beaucoup l’État fédéral. Malheureusement, il n’y a pas que les LGBT qui soient victimes de cela. C’est un problème commun avec le rejet du développement démocratique de la société, la réduction au minimum des initiatives sociales et la violation continuelle des droits des l’homme et des libertés, ce qui va, je le rappelle, à l’encontre de notre constitution.