Rencontre avec Gilles Brinas, directeur artistique de « Che Malambo »

"La troupe et moi sommes des obsédés gestuels"

La scène résonne au rythme des tambours et des pieds qui frappent le sol. Pendant plus d’une heure, les douze danseurs s’affrontent, comme si leur virilité en dépendait, dans des combats de coqs chorégraphiés où la sueur perle. Car si l’on « achève bien les chevaux », rien ne semble les arrêter. Leurs pas, aussi libres que millimétrés, ont l’intensité d’une horde sauvage au galop. D’une danse folklorique, popularisée par les gauchos, [les cow-boys argentins], le chorégraphe et danseur, Gille Brinas, a conçu un spectacle puissant et vivifiant qui, après avoir connu le succès à travers le monde depuis cinq ans, s’installe enfin à Paris, au Théâtre Bobino. Pour Garçon Magazine, celui qui a débuté à l’Opéra de Lyon revient sur les origines d’un show qui nous touche à 120 battements par minute.

Propos recueillis par Nicolas MAILLE

On connaissait le tango, un peu moins le malambo. D’où vient cette danse ?
Beaucoup disent qu’elle viendrait du Pérou, avec l’arrivée d’Africains que l’on y avait déportés. Le soir, ces derniers se retrouvaient dans le quartier des esclaves, appelé Malambo, et prenaient leurs tambours pour exprimer leur chagrin. Cette première forme, uniquement rythmique, a voyagé jusqu’en Argentine où elle a été récupérée au XVIIIe siècle, dans l’intérieur des terres, par les gauchos, ces hommes libres et sans attaches, qui y ont rajouté des pas. Ils se défiaient dans les pulperias, leurs saloons. Le premier donnait un rythme, l’autre surenchérissait et ainsi de suite jusqu’à ce que l’un s’épuise et perde ce qu’il avait parié.

Comment le malambo est-il considéré aujourd’hui ?
Il s’est beaucoup codifié, de manière presque militaire, même si l’apprentissage se fait, majoritairement, de manière informelle. On peut d’ailleurs assister à des concours, chaque année, à Laborde et à Cosquin (nous avons quelques champions dans la troupe). Mais, pour les gens de la ville et certains intellectuels, le malambo reste une danse de « ploucs ». Les choses vont peut-être changer. Regardez le tango. Il était au départ méprisé car associé à la prostitution. Aujourd’hui, il est considéré comme patrimoine mondial par l’Unesco.

Et vous, quand l’avez-vous découvert ?
En 1972, au Lido, quand des amis argentins m’ont emmené, voir les Los Indianos, une famille de malambistes très célèbre qui m’a beaucoup impressionné. Mais j’avais d’autres projets professionnels, je suis entré chez Béjart et j’ai dû mettre cette découverte de côté pendant trente ans. Un matin de 2004, je me réveille et dis à mon épouse : « Je veux faire un spectacle autour du malambo ». J’ai vendu mon studio de danse, je suis parti en Argentine alors que je ne parlais même pas un mot d’espagnol. Les gens se demandaient si je n’étais pas fou [rires] !

Alors que, paradoxalement, de nombreux concepts de spectacles, comme Riverdance ou Stomp, commençaient à cartonner dans les pays anglo-saxons…
Tout à fait. Et puis, cette danse me plaisait. Elle est fascinante, puissante. Elle donne du bonheur, de l’énergie. Pourquoi ne plairait-elle pas aux autres ? Avec mes économies, j’ai fait venir des danseurs argentins, chez moi, à côté de Lyon. Nous avons répété puis fait une première série de représentations au Casino de Paris en 2005. Depuis, le spectacle n’a eu de cesse de voyager à travers le monde.

Parlez-nous un peu de vos danseurs…
La troupe actuelle a, au moins, cinq ans. Nous sommes une vraie famille. La plupart sont Argentins et vivaient dans la province de Buenos Aires, dans des conditions parfois précaires. Ils donnaient quelques cours de malambo dans leur quartier mais ce n’était pas suffisant pour vivre. Alors ils faisaient d’autres boulots : plombiers, tapissiers, maçons, fermiers… Pour beaucoup, il y a clairement un avant et un après Che Malambo. Maintenant, ils gagnent leur vie et peuvent en faire profiter leur famille.

C’est aussi un spectacle très physique. Comment se préparent-ils ?
Ils ne se posent pas la question. Ils sont tout le temps prêts à danser. Nous sommes un peu des « obsédés gestuels ». Moi-même, quand j’étais petit, mes parents pensaient que j’étais malade parce que je bougeais tout le temps.

Quand on voit certains tableaux, on se dit que Jerome Robbins n’aurait pas fait mieux lorsqu’il confrontait Jets et Sharks au début de West Side Story. Un peu comme si le malambo était l’ancêtre des battles modernes…
On n’a pas tellement le choix quand on fait des chorégraphies. Très vite, on est dans le thème de la battle… ou alors c’est le « pas de deux » de la danse classique. Mais c’est vrai que le malambo est sûrement la première (avec certaines danses africaines) à être basée là-dessus. Et puis, il y a vraiment une précision qui m’intéresse. J’ai toujours cherché la rythmique juste. Je me suis toujours plus pensé comme un compositeur de musique que comme un chorégraphe. « Le rythme, c’est le temps enchanté » disait Alexandre Scriabine [pianiste russe décédé en 1915].

Pourquoi cette danse n’est-elle pratiquée que par des hommes ?
Je ne sais pas. J’ai quand même vu quelques filles danser le malambo lors de concours à Cosquin. Mais elles n’avaient pas la « furiosité » des hommes !

Quels rapports les gauchos entretiennent-ils, justement, avec cette notion de virilité ? Car, paradoxalement, le malambo laisse peu d’ouverture à une quelconque interprétation homo-érotique…
Oui, ce n’est pas du tout une danse sexuelle voire sexuée. On est sérieux. On ne rigole pas et on est là pour revendiquer sa masculinité avec, parfois, ce côté macho que peuvent avoir les Argentins. Ce qui ne les empêche pas d’être merveilleux et chaleureux [rires] !

Au fait, le « Che » du titre veut dire quoi ?
C’est une locution que les Argentins utilisent pour ponctuer leurs phrases : une invitation, une injonction de sympathie avec, toujours derrière, cette idée qu’il faut que les choses bougent !

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